C’est un constat qui pique l’orgueil des places financières d’Abidjan, de Dakar ou de Douala : le classement Forbes des milliardaires africains ressemble, année après année, à un club privé anglophone. Entre les géants nigérians du ciment, les magnats sud-africains de la tech et les industriels égyptiens, la zone francophone brille souvent par sa discrétion, pour ne pas dire son absence.
Pourquoi ce plafond de verre ? La réponse ne se trouve pas dans une quelconque carence de génie entrepreneurial, mais dans l’architecture même de nos économies.
Le complexe du “Petit Marché”
Le premier obstacle est arithmétique. Un entrepreneur à Lagos s’adresse d’emblée à un marché de 220 millions d’âmes sous une seule juridiction. En zone CFA, l’éclatement géographique impose une gymnastique administrative épuisante. Pour qu’un champion ivoirien devienne milliardaire, il doit conquérir six ou sept frontières, affronter autant de régies douanières et de nuances bureaucratiques. Le “scale”, cette capacité à grandir vite, y est un parcours du combattant.
L’ombre des multinationales
Historiquement, nos économies francophones ont été bâties sur un modèle de concession. Les secteurs à haute intensité de capital — infrastructures, énergie, télécoms — ont longtemps été la chasse gardée de grands groupes européens. Là où le Nigeria a forcé l’émergence de “champions nationaux” par des politiques protectionnistes audacieuses, nous avons souvent privilégié la stabilité des investissements directs étrangers (IDE). Résultat : la valeur ajoutée s’exporte, et la fortune avec elle.
La révolution silencieuse du Capital-Risque
Cependant, le vent tourne. Si les milliardaires “à l’ancienne” (pétrole, mines) se font rares, une nouvelle élite est en train d’éclore dans les étages feutrés de la fintech et de l’agritech. Abidjan et Dakar deviennent des pôles d’attraction pour le capital-investissement. Ces nouveaux acteurs ne cherchent plus à posséder des usines de ciment, mais à numériser l’économie réelle.
La question pour nos institutions bancaires est désormais simple : sauront-elles accompagner ces futurs géants avant que les fonds de la Silicon Valley ou de la City ne s’en emparent ? Car pour produire des milliardaires, il faut d’abord accepter de financer l’audace, et pas seulement de garantir le patrimoine.
L’Afrique francophone n’attend plus son Dangote ; elle est en train d’inventer sa propre voie. Mais pour que la fortune soit au rendez-vous, il faudra enfin transformer nos frontières en ponts.