Le gouvernement camerounais a annoncé ce week‑end que plus de 5 642 milliards de FCFA (environ 8,5 milliards USD) de ressources financières, mobilisées depuis 2022 dans le cadre du Programme de Relance et de Développement (PRD), sont déjà allouées mais restent largement inactives. Cette inertie suscite l’inquiétude des bailleurs de fonds, des investisseurs privés et de la société civile, qui redoutent un gaspillage de capitaux indispensables à la relance économique du pays.
Un fonds «‑en‑pause‑» au cœur des priorités
Le PRD, lancé en partenariat avec la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) et plusieurs banques de développement africaines, devait financer des projets structurants dans les domaines de l’énergie, des infrastructures de transport, de la santé et de l’éducation. Au total, 5 642 milliards de FCFA ont été débloqués en trois tranches successives :
| Tranche | Montant (milliards FCFA) | Date de libération | Objectifs principaux |
|---|---|---|---|
| 1 | 1 800 | juin 2022 | Rénovation des réseaux électriques, construction de barrages hydroélectriques |
| 2 | 2 100 | novembre 2023 | Autoroutes, ports et aéroports régionaux |
| 3 | 1 742 | mars 2025 | Hôpitaux, écoles et programmes de digitalisation du secteur public |
Selon le ministère des Finances, plus de 70 % de ces fonds restent « non dépensés » à ce jour, soit près de 4 000 milliards de FCFA qui n’ont pas encore été affectés à des projets concrets.
Pourquoi ces financements restent‑ils bloqués ?
1. Procédures administratives lourdes
Le cabinet du ministre des Finances, M. Samuel R. S. N’Dongo, a reconnu que « les procédures d’appels d’offres et les exigences de conformité sont actuellement en cours de révision afin de garantir transparence et efficacité ». Toutefois, les experts estiment que la mise en place de ces nouvelles règles a engendré des retards de plusieurs mois, voire d’un an, pour chaque dossier.
2. Manque de capacité technique
« Nous disposons des fonds, mais pas toujours du savoir‑faire nécessaire pour mener à bien des projets d’envergure, notamment dans le domaine des énergies renouvelables », déclare Dr. Mélanie Koumba, directrice de l’Institut Camerounais de Gestion des Projets (ICGP). Elle souligne l’absence de cadres qualifiés pour superviser les phases de conception, de suivi et d’audit.
3. Incertitudes macroéconomiques
Le taux d’inflation a atteint 5,8 % en fin d’année 2025, tandis que le franc CFA a connu des fluctuations liées aux tensions sur les marchés des matières premières. Cette volatilité décourage certains investisseurs privés, qui attendent une stabilisation avant de s’engager.
4. Conflits d’intérêts perçus
Des ONG locales, dont Transparency Cameroon, ont pointé du doigt des cas de conflits d’intérêts dans l’attribution de certains appels d’offres. « Des entreprises liées à des personnalités politiques ont été présélectionnées sans que les critères de transparence soient clairement communiqués », alerte la coalition.
Réactions des parties prenantes
- Banque mondiale : Le représentant du pays, Mr. Jean‑Claude L. M., a rappelé que « les fonds mobilisés sont conditionnés au respect de standards de gouvernance. Nous demeurons prêts à soutenir le gouvernement dans la mise en place de mécanismes de suivi plus rigoureux ».
- Fonds monétaire international (FMI) : Dans un communiqué, le FMI a indiqué que « la disponibilité de ces ressources constitue une opportunité majeure pour la relance post‑pandémique du Cameroun. La rapidité d’exécution est essentielle pour éviter la perte d’efficacité économique ».
- Société civile : Le porte‑parole de Transparency Cameroon, Maman B. Ekoue, a appelés le gouvernement à publier un tableau détaillé des projets en attente, incluant les montants alloués, les échéances et les responsables, afin d’assurer une responsabilité accrue.
- Secteur privé : La Confédération des Chambres de Commerce (CCCA) a proposé la création d’un « Club d’Investisseurs Public‑Privé » pour faciliter le transfert de compétences et de capitaux vers les projets les plus urgents.
Quels scénarios pour l’avenir ?
| Scénario | Probabilité | Conséquences principales |
|---|---|---|
| Accélération du déploiement (réforme des procédures, formation de cadres) | 35 % | Reprise rapide des projets d’infrastructure, création d’emplois, amélioration du climat d’investissement |
| Stagnation prolongée (blocage administratif persistant) | 45 % | Dépréciation du pouvoir d’achat du franc CFA, perte de confiance des bailleurs, ralentissement de la croissance (prévision ≤ 2,6 % en 2026) |
| Réallocation partielle (remise à zéro de certains projets, redirigés vers des secteurs prioritaires) | 20 % | Optimisation des ressources, mais risque de retards dans les zones géographiques moins favorisées |
Le ministère des Finances a annoncé la mise en place d’une Commission de Suivi et d’Évaluation (CSE), présidée par le ministre lui‑même, qui devrait publier un rapport trimestriel détaillant l’état d’avancement de chaque ligne budgétaire du PRD. Le premier de ces rapports est attendu d’ici la fin du mois de mars 2026.
En bref
- 5 642 milliards de FCFA déjà débloqués, mais plus de 70 % restent inutilisés.
- Principaux freins : procédures complexes, manque de compétences, incertitudes macroéconomiques et questions de gouvernance.
- Pression croissante de la communauté internationale et de la société civile pour une transparence et une mise en œuvre accélérée.
- Le gouvernement prévoit de créer une commission de suivi et d’introduire des réformes afin de débloquer les fonds avant la fin de l’année fiscale 2026.
Le Cameroun se trouve à la croisée des chemins : transformer ces financements en projets concrets pourrait bien définir la trajectoire économique du pays pour la prochaine décennie.