Entre frais de tenue de compte jugés excessifs, opacité sur les agios et difficultés d’accès au financement, la rupture semble consommée entre les banques camerounaises et leurs usagers. Alors que les réseaux sociaux s’enflamment régulièrement contre les “frais mystérieux”, Banque Hebdo a décidé de briser le silence.
Nous avons rencontré un Gestionnaire de Crédit senior d’une grande institution de la place. Sans langue de bois, il répond aux accusations de “banditisme” bancaire, explique la mécanique complexe des dates de valeur et lève le voile sur les réalités du crédit scolaire en pleine période de rentrée.
“La banque n’est pas un coffre-fort gratuit, c’est un partenaire qu’il faut savoir surveiller.” — M. Tchakounté, Gestionnaire de Crédit.
Journaliste (Banque Hebdo) : Bonjour à tous. Aujourd’hui, nous recevons M. Tchakounté, Gestionnaire de Crédit dans une grande enseigne bancaire à Douala. M. Tchakounté, le climat entre les banques et les usagers est tendu. Certains clients vous traitent de « bandits » à cause de frais jugés opaques. Que répondez-vous ?
M. Tchakounté : Bonjour. Je comprends cette frustration, mais le terme est fort. Ce que le client appelle « vol » est souvent une application stricte des conditions tarifaires signées à l’ouverture du compte. Au Cameroun, nous sommes régis par la COBAC (Commission Bancaire de l’Afrique Centrale). Chaque frais prélevé correspond à un service ou à une pénalité (frais de tenue de compte, commissions de mouvement, agios).
Journaliste : Justement, parlons des agios. Un client se plaint de voir une « grosse somme coupée » sans explication claire. Pourquoi est-ce si difficile d’avoir une réponse limpide ?
M. Tchakounté : Parfois, c’est un problème de pédagogie. Si un compte est en dépassement (découvert non autorisé), les intérêts s’accumulent très vite. Quand le client vient nous voir, on lui explique le calcul mathématique des dates de valeur, ce qui peut paraître « sans tête ni queue » pour quelqu’un qui n’est pas initié à la technique bancaire.
Journaliste : On accuse aussi les banques de ne prêter qu’aux riches. Est-il impossible pour un entrepreneur local d’obtenir un crédit sans un titre foncier ?
M. Tchakounté : C’est le grand défi. Le risque de défaut de paiement est élevé. Le titre foncier reste la garantie « reine », mais nous développons de plus en plus le crédit sur salaire ou le cautionnement mutuel pour les micro-entreprises. Nous ne sommes pas là pour bloquer l’économie, mais pour protéger l’argent des déposants que nous prêtons.
Journaliste : Un mot sur la digitalisation ? Beaucoup de clients fuient vers le Mobile Money pour éviter vos frais.
M. Tchakounté : Le Mobile Money est un partenaire plus qu’un concurrent. Cependant, pour des projets de vie comme l’immobilier ou l’achat d’équipement industriel, la banque reste incontournable. Notre défi est de regagner la confiance en simplifiant nos discours et nos tarifs.
Journaliste (Banque Hebdo) : M. Tchakounté, revenons sur ce que disent les clients. Ils parlent d’explications qui n’ont “ni tête ni queue”. Expliquez-nous concrètement : comment une somme importante peut-elle “disparaître” d’un compte du jour au lendemain ?
M. Tchakounté : Dans 90% des cas, il s’agit de l’application des dates de valeur. C’est le concept le plus mal compris. Si vous déposez un chèque le lundi, l’argent apparaît sur votre solde, mais il n’est “réellement” disponible pour la banque que le mercredi. Si vous retirez cet argent le mardi, vous êtes techniquement en découvert pendant 24h, même si votre solde affiche un montant positif. C’est là que les agios se déclenchent.
Journaliste : Mais pour le client lambda, c’est une gymnastique invisible ! Pourquoi ne pas simplifier ?
M. Tchakounté : Nous y travaillons, mais c’est une norme bancaire internationale. Il y a aussi les commissions de mouvement. Au Cameroun, dès que vous faites un retrait ou un virement sur un compte commercial, la banque prélève un petit pourcentage. Mis bout à bout sur un mois, pour une entreprise qui brasse beaucoup d’argent, cela peut représenter une “grosse somme” à la fin du mois.
Journaliste : L’intervenant disait que lorsqu’il demande des comptes, on lui raconte des histoires. Est-ce que vos conseillers sont formés pour être transparents ou pour “noyer le poisson” ?
M. Tchakounté : (Sourire) Ils ne sont pas formés pour cacher les choses, mais ils sont souvent débordés. Expliquer un relevé de compte avec des dates de valeur différentes des dates d’opération prend du temps. Le client voit “30 000 FCFA de frais”, il veut une réponse en 30 secondes. Le conseiller, lui, doit sortir l’échelle d’intérêts. Le manque de pédagogie crée ce sentiment de “banditisme”.
Journaliste : Que conseillez-vous à un client camerounais qui se sent abusé par sa banque ?
M. Tchakounté : Trois choses :
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Demander son “Échelle d’intérêts” : C’est le document qui justifie chaque centime d’agios. C’est un droit.
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Négocier ses conditions de banque : Beaucoup de clients ignorent qu’on peut négocier les commissions de mouvement ou les frais de dossier.
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Le Médiateur : Si le dialogue est rompu, chaque banque au Cameroun est censée avoir un service de réclamation, et au-delà, il y a la médiation de l’APECCAM (Association Professionnelle des Établissements de Crédit du Cameroun).
Journaliste : Une dernière question : si vous étiez à la place du client, seriez-vous serein ?
M. Tchakounté : Je serais vigilant. Une banque est un partenaire d’affaires, pas un coffre-fort gratuit. Il faut lire les petites lignes.
Journaliste (Banque Hebdo) : Monsieur Tchakounté, nous arrivons au terme de cet échange. On retient que derrière ce que le client perçoit comme du “banditisme” se cache souvent une mécanique technique rigide et un sérieux déficit de communication. Le mot de la fin ?
M. Tchakounté : Mon mot de fin est simple : le client doit devenir un acteur de sa relation bancaire. Ne subissez plus vos relevés de compte. Posez des questions, exigez des détails et surtout, comparez. La banque camerounaise est en pleine mutation ; elle ne pourra plus se permettre l’opacité face à des clients de plus en plus informés et exigeants. La confiance ne se décrète pas, elle se mérite par la transparence.
Journaliste : Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions avec cette franchise. Quant à vous, chers lecteurs de Banque Hebdo, rappelez-vous qu’un client averti en vaut deux. La balle est désormais dans votre camp pour transformer votre banque en un véritable partenaire de croissance.
